Fidélité, infidélité : ce qui a changé

Fidélité, infidélité : ce qui a changé

Peut-on encore être fidèle à l’autre toute une vie ? L’infidélité sexuelle est-elle « le » crime de « lèse-fidélité » ? Peut-on concilier harmonie du couple et épanouissement personnel ? Autant de questions qui se posent avec acuité, à une époque où amour de l’autre et amour de soi sont parfois en concurrence.
 
Conséquence du développement de la culture du moi, pointée comme un individualisme amoral par certains ou libération personnelle par d’autres ? Une certitude : l’individu est aujourd’hui plus que jamais maître de sa vie privée. Les institutions, laïques et religieuses, ne dictent plus les codes moraux. La suppression du divorce pour faute fait d’ailleurs partie des questions abordées dans le cadre des discussions sur la réforme de la famille, de la filiation et du divorce. A l’ère du « je-veux-tout », nombreux sont ceux qui s’appliquent à s’épanouir individuellement sans pour autant sacrifier leur couple, à aimer tout en se sentant libres, à vivre un amour infidèle.
 
La fin de la “société de destin”
 
Cette montée de l’individualisme signe le déclin de ce que le sociologue Alain Ehrenberg appelle « la société de destin ». A savoir, une vie préécrite qui n’évoluerait pas avec le temps, illustrée par le triptyque des années 60 : un partenaire, un travail, une maison pour la vie.
 
Le sociologue Gérard Mermet écrit dans son ouvrage Francoscopie, « la mobilité du monde moderne et l’allongement de la vie expliquent qu’une même personne peut connaître une succession de vies conjugales au cours de son existence. On assiste ainsi, depuis quelques années, à une augmentation du nombre de personnes menant une double, voire une triple vie sentimentale. » Selon lui, cette polygamie clandestine naît du besoin de changement et de la volonté de concilier la stabilité du mariage avec le piment de la vie extraconjugale.
 
Et, plus que celui des hommes, c’est le discours des femmes sur l’infidélité qui a changé. Il se pose désormais en termes d’option possible et non plus d’interdits à transgresser. Selon un sondage Ifop (“Elle”, mars 2000), si huit femmes sur dix valorisent la fidélité – 42 % d’entre elles la considèrent comme normale –, 11 % seulement l’estiment « obligatoire ». Là est la nouveauté : choisir l’infidélité ou la fidélité selon des critères personnels, et non plus en adéquation avec des « rôles » culturellement prédéterminés.
 
« La position des hommes et des femmes face à l’infidélité est en train de s’égaliser, note Gérard Leleu, sexologue et auteur de La Fidélité et le Couple (Editions Flammarion) La répression légale et morale qui pesait sur les femmes les empêchait de se livrer à la curiosité sexuelle. Ce n’est plus le cas. » D’où la position quasi militante de certaines, notamment chez les plus jeunes, qui revendiquent une liberté sexuelle calquée sur le modèle masculin. Le sondage, précédemment cité, rapporte d’ailleurs que le taux d’infidélité culmine chez les 15-24 ans. Dans cette tranche d’âge, elles sont plus de 30 % à revendiquer une ou plusieurs aventures, contre seulement 16 % passés l’âge de 25 ans.
 
Goûter à de nouvelles expériences sans renoncer à une relation stable est le défi de ces pionniers de l’amour infidèle qui ne veulent renoncer à rien. Comme si la frustration engendrée par le fait d’avoir à choisir était un prix trop lourd à payer. Société de consommation oblige, la satisfaction de nos multiples désirs prime et fait du renoncement un ennemi du bonheur.
 
Combler le vide
 
« Notre seuil de tolérance à la frustration est très bas. Les individus fonctionnent sur le principe de plaisir, analyse la psychanalyse Martine Teillac. Pour pallier le vide, la frustration ou la déception, on consomme. L’Autre devient un produit. »
 
La frustration naît d’une insatisfaction qui, dans le couple, peut avoir différentes causes : désir émoussé, communication enrayée, sexualité en décalage des partenaires, etc. L’infidélité vient souvent buter contre ce manque que l’autre ne parvient pas à combler. « C’est une idée largement répandue, en même temps qu’une erreur, de penser que l’autre a la capacité de nous donner ce qui nous manque, poursuit Martine Teillac. Quand notre partenaire habituel échoue à répondre à tous nos besoins, nous nous mettons en quête d’un autre pourvoyeur. »
 
Le refus de la frustration érigé en art de vivre, c’est aussi ce que pointe l’infidélité aujourd’hui. Parvient-elle pour autant à éluder la souffrance ? Rien n’est moins sûr.

Le pari de la liberté

« Je ne supporterais pas de faire souffrir mon partenaire » : cette phrase, qui revient dans la bouche de la plupart des infidèles, témoigne de la difficulté de vivre l’infidélité dans une totale légèreté.
 
Gérer sa culpabilité et éviter de faire souffrir l’autre, c’est le double défi qui se présente à tout candidat à l’infidélité. Car, à moins de maîtriser totalement son affectivité, sans états d’âme particuliers, l’infidélité peut difficilement aller sans souffrance. Une souffrance placée la plupart du temps sous le signe de la culpabilité, qu’elle soit nourrie par la peur de faire du mal à l’autre ou celle de fragiliser son couple. Régir cette culpabilité exige de pouvoir clairement faire l’état des lieux de sa relation première et de savoir ce que l’on cherche dans cet « ailleurs ». Pour que l’infidélité ne soit pas une fuite en avant éternellement recommencée.
 
Si les codes comportementaux et les discours sur l’infidélité ont changé, les motifs qui y conduisent demeurent, et s’établissent toujours fonction du parcours psychoaffectif de chacun. Le discours commun sur l’infidélité met en avant le désir de se revaloriser dans un regard neuf, de se procurer des sensations fortes ou encore un épicurisme revendiqué. Mais l’inconscient a des raisons que la raison, justement, ignore. Dans la recherche d’un amant, la femme peut être dans la quête non identifiée du partenaire idéal, figure paternelle fantasmée et à jamais inaccessible. L’homme infidèle, lui, peut être dans l’impossibilité de dépasser le clivage « mère ou putain ». L’infidélité n’a alors qu’une fonction : séparer l’amour de l’érotisme. Ainsi, tout ce que l’on met en jeu dans l’infidélité pose inévitablement des questions sur soi et a des répercussions dans la relation à son partenaire. Ne serait-ce que parce qu’en allant se nourrir ailleurs de ce qui fait défaut dans son couple, on prive ce dernier des soins qui pourraient le fortifier.
 
Pourtant, être infidèle à l’autre peut être un passage obligé pour rester fidèle à soi-même. Une liberté que l’on s’octroie afin de ne pas trahir celui ou celle que l’on est, un individu aux désirs multiples et parfois contradictoires.
 
« Serait-on condamné sans le savoir à une certaine fidélité ? » se demande le psychanalyste Daniel Sibony, dans son article Le partage des eaux (In Autrement, la fidélité). La fidélité à soi-même, tout en conciliant ses besoins et son idéal, c’est peut-être la nouvelle forme de liberté qui s’offre à chacun aujourd’hui. Celle de pouvoir écrire une histoire individuelle : son histoire.

Extras : Du rejet à l’indulgence

« L’amour naissant est et ne peut être que monogame », écrit Francesco Alberoni dans Le Choc amoureux (Pocket). Un constat que valide le sociologue Michel Bozon (La Sexualité aux temps du sida (PUF)). Il a observé que l’intolérance à l’égard des relations extraconjugales est majoritaire parmi les couples récemment constitués. Il a également retiré de ses observations que l’indulgence augmente en même temps que la durée de la vie commune. Ainsi, pour 34 % des hommes et 24 % des femmes vivant en couple depuis deux ans et moins, il peut y avoir amour sans fidélité. Ces chiffres passent à 43 % et 40 % après quinze ans et demi de vie commune. Le sociologue note que « les personnes qui entament une seconde vie de couple sont moins strictes sur l’incompatibilité entre amour et infidélité [qu’elles ne l’étaient] au début du premier couple » : pour 44 % des hommes et 28 % des femmes, amour et infidélité peuvent cohabiter. Sur le papier en tout cas…
 

Eclairage : Ils se font tout le temps plaquer

La psychanalyste Claude Halmos nous explique ces “abandons à répétition”. Un phénomène peut-être inconsciemment voulu.
 
« Ce n’est pas possible. C’est la troisième fois que je me fais “plaquer”, et chaque fois de la même façon ! » Nous avons tous un jour ou l’autre entendu cette phrase – souvent énoncée par des femmes, qui avouent en général plus facilement que les hommes leurs malheurs dans ce domaine – et nous connaissons tous les conclusions que les intéressées tirent de leur situation. Elle devient pour elles la preuve soit d’une « incapacité » quasi constitutionnelle – « Je suis une idiote, je me suis toujours fait avoir », soit d’un destin plus qu’inexorable – « Ça ne changera jamais ! »
 
Ces certitudes sont tellement ancrées qu’il serait vain d’essayer de prouver à ces femmes (ou hommes) qu’elles (ils) ne sont pas ce qu’elles croient, ou de leur promettre des lendemains capables de chanter. Le psychanalyste n’y réussirait pas mieux qu’un autre. Il peut donc seulement transmettre ce que lui a appris son expérience clinique.
« L’abandon à répétition » n’est en effet pas plus l’œuvre du destin que la conséquence de quelque « tare » dont on serait porteur. Il est toujours l’effet de l’inconscient et de la « répétition ». Cela peut paraître étrange, mais on se fait « plaquer à répétition » parce que, sans le vouloir et sans le savoir, on cherche à se faire « plaquer ». Pourquoi ? Parce que, de cette façon, on remet en scène une relation essentielle de son histoire. Une relation qui a installé, un jour, un signe « égal » entre « autre » et « abandon », « autre » et « disparition ». Et c’est parfois très ancien : « Ma mère ne m’a pas mise au monde, elle m’a jeté de son ventre… » ; « Quand ma sœur est née, mon père m’a laissé tomber » ; « J’adorais mon oncle. Quand il est mort, j’avais 4 ans, je me suis sentie abandonnée » ; « J’avais une nounou jusqu’à 5 ans. Un jour, sans me prévenir, mes parents l’ont renvoyée », etc.
 
Le prototype de « l’autre qui cesse d’aimer » est toujours enfoui dans les profondeurs de l’enfance. Et c’est souvent en retrouvant la marque en creux de cette première trahison et en « retraversant » la douleur qui l’a accompagnée que l’on parvient à quitter un monde où, à l’instar du « pire », « l’autre » n’est jamais sûr… 
(C.H.)
 
Source : http://www.psychologies.com/Couple/Crises-Divorce/Infidelite/Articles-et-Dossiers/L-amour-infidele/Fidelite-infidelite-ce-qui-a-change